Les Prèfs

La petite calligraphie

31/10/2014

«C’est une nouvelle sorte de tragédie.»

Jennilee Marigomen


Ça fait longtemps de cette soirée-là mais je m’en rappelle vraiment bien je portais juss un long chandail pas de pants pis des bottes noires qu’y font que j’ai l’air rough and tough ça créait l’illusion que je faisais de la drogue sans me sentir coupable pendant un an et demi après.
En dessous de mon chandail pas si long que ça quand tu y penses comme y faut je portais un bas de maillot parce qu’on fait toute ça l’été porter un bas de maillot à place des bobettes ça fait saisonnier pis c’est vraiment pas parce que j’étais full due pour faire du lavage.
Ce soir-là on sirotait de la bière pas chère je pense qu’une caisse de 25 ça m’avait coûtée 12 piasses y’en avait même une de plus parce qu’y’avait un trou dans cannette mais moi ça me dérangeait vraiment pas je l’avais bu en chemin. Le gars que je frenchais une fois par semaine depuis une semaine y’avait trouvé ça beau de me voir arriver au loin en sirotant une cannette par le trou dans ce qu’il appelait une jaquette pour tchéx. Ça m’avait rendu contente en fait j’avais planifié ma shot ben gros d’avance je le savais qu’il allait trouver ça beau comme tableau réel.
On était dans un party je pense que c’était l’anniversaire de quelqu’un que tout le monde aime juss pour sa terrasse en été. Y’avait beaucoup de jeunes âmes qui ressemblaient à des personnages de poèmes qui riment pas écrits par des filles qui se connaissent mal. C’tait le fun. J’avais croisé le grand gars pas de cheveux avec les tatous qui rappellent un peu trop les tounes d’Avril Lavigne pis j’avais hésité je m’étais dit «peut-être que je pourrais le frencher ce soir je sors pas avec l’autre faque pourquoi me limiter à une seule yeule tendre». Mais après une mini seconde de réflexion j’avais mis ma switch de cruise à off j’avais même mis un cadenas dessus pour m’assurer que j’allais pas déroger de ma décision d’adulte bientôt en amour avec le gars qui me trouve belle en jaquette.
Depuis cette soirée-là ce moment-là depuis que ma switch est à off on se lâche pas depuis ce moment-là on a accompli plein de choses genre on a sauvé trois bébés chats des griffes meurtrières d’hochelaga on a fail-fourré avec une ingénieure pis on a habité dans une tente deux places pendant plus longtemps que permis. On a même déjà assisté au show de musique d’un gars qui s’appelle Le Volleyball King dans un resto qui porte le nom d’un film triste qui parle de crevettes un moment donné.
On a faite beaucoup de choses. C’est le fun tout le temps sauf les fois que je me dis que ça va finir ben vite pour une connerie de conne qui s’appelle se tanner.
Parce que plus tu fais des choses avec l’autre plus tu te mets à frissonner de terreur à l’idée d’arrêter de vivre en même temps. Faque tu te challenges l’amour tu plantes des points d’interrogation dans ton chemin de moitié de couple tu t’imagines fourrer avec d’autres gars beaux du pénisse et du visage pour te rassurer l’envie de faire l’amour pour de vrai. Des fois ça te saccage le cœur parce que tu te surprends à sourire en rêvassant aux pectoraux nouveaux d’un gars qui te connaît mal, mais d’autres fois tu respires mieux parce que t’as encore envie de bécotter le corps entier du gars que t’aimes depuis un bout. Dans ce temps-là l’air passe bien dans l’cœur pis tu lui achètes du nouveau linge à la place pour le réinventer un minimum à ta manière au cas où ton envie des autres reviennent te prendre par surprise.
Genre l’autre soir j’ai croisé le gars qui ressemble à un ovni super beau il portait des jeans blancs et j’avais trouvé ça correct. Voir sa face qui ressemble à rien de commun ça m’a rappelé la fois qu’on avait essayé de fourrer dans mon lit sur le boulevard après s’être fait pitcher une pinte de sangria dans face par une cégépienne de Montmorency en criss après la vie. On s’embrassait fort du boutte des lèvres parce qu’on se connaissait pas pantoute pis au début tu te gardes une gêne niveau coup de langue pour pas toute donner tu suite. On se touchait beaucoup le haut de corps aussi mais c’tait bizarre parce que j’avais l’impression de me tâter moi-même tellement on était faite sur le même frame. Faque ben vite j’ai choké le fourrage pis il a fini par juss me donner des becs sur le vagin parce que c’tait plus simple que de juste être sincère pis se dire que ça nous tentait pu. C’tait fin de sa part. Généreux. Doux par bouts.
En tout cas, en le croisant une couple d’années plus tard je me suis demandée si dans vie un jour j’allais devoir lui dire merci pour la fois qu’il avait été généreux de ses lèvres d’ovni pis pas moi. Ça me hante comme. Je pense pas que ça se dise anyway.
Hey allô je voulais juste te dire un gros tanx pour la fois que t’as été la générosité en personne niveau cuni.
Je pense même pas qu’il s’en rappelle de toute façon.
En l’apercevant au loin, à la place de me garocher dessus pour lui dire merci je m’étais imaginée faire l’amour pour de vrai au complet avec t’sais chacun notre tour entre les jambes en cure-dent de l’autre pis toute. Ça m’avait rien faite. Je pensais juste au gars de toujours qui m’apporte un verre d’eau la nuit pis qu’y prend le temps de mettre de la glace dedans. C’tait bon signe j’tais contente.

Mais là c’t’affaire-là c’est rassurant une couple de secondes pis après ça je me suis mise à angoisser pis à anticiper la fatidique fois que je vais croiser un gars qui ressemble à un ovni, lui ou un autre peu importe, pis que je vais avoir envie d’aller pas mal plus loin que le taponnage. Parce que ça va sûrement arriver. D’un bord ou de l’autre. Pendant que moi je pense à ça, le gars à qui je dis je t’aime-criss mille fois par jour y doit checker une ploune pas dans les yeux en se disant qu’y’a tellement de belles boules dans le monde que ça serait con de se garocher la face juss dans une paire ordinaire pour le restant de ses jours.
Y’en a un de nous deux qui va arrêter de se retenir la curiosité d’adulte pis qui va se lâcher lousse des parties pour combler le vide que la vie à deux laisse à la longue. J’ai juste peur. Parce que ça arrive à tout le monde je suis sûre sûre sûre qu’on peut pas s’en sauver. Un moment donné lui y va arrêter de mettre de la glace dans mes eaux de nuit. Un moment donné y va arrêter de se dire que je suis belle même quand je lui montre toute la série de menton que j’possède quand je veux vraiment. Un moment donné y va arrêter de me flatter le dos quand on est loin de la maison pis que je fais une crise parce qu’on a oublié d’arroser le cactus ou parce qu’on a oublié du linge mouillé dans laveuse. Un moment donné y va arrêter de pas se fâcher quand je crie après un itinérant qui crache par terre pas assez loin de mes pieds de princesse. Un moment donné y va arrêter de trouver ça presque cute que je souhaite la mort de son chat qu’il aime donc ben. Un moment donné y va arrêter de m’écrire en majuscules quand y me texte. Un moment donné y va juste utiliser des minuscules pour me dire ses choses de vie. C’est là que je vais vraiment le savoir. Je vais avoir raison d’avoir peur quand il va me texter qu’il m’aime en minuscules.
C’est une nouvelle sorte de tragédie.
Quand tu te rends compte que ton amour de vie repose sur de la calligraphie de téléphone ça fait paniquer.
Les p’tites criss de lettres ça brise toute.