Les Prèfs

FINE FINE FINE

04/12/2017

«On se ferait des queues de poissons aussi des fois quand on feel funky.»

Photo : Sarah Bahbah

Photo : Sarah Bahbah


C’est un tragique classique. On déniche un gars qu’on trouve pas pire pour l’œil sur Instagram, souvent il a pas beaucoup de photos de sa face, mais on trouve des petits bijoux dans le vortex des photos tagguées, une mine d’or pour les filles perspicaces. On lui écrit de quoi de court pis d’un peu drôle par rapport à son pseudonyme ou à sa dernière publication (je mettrais ma main au feu que la plupart du temps c’est un meme de brosse exagérée), il nous répond trois jours plus tard parce qu’il est pas tight sur les réseaux pis on finit par aller boire des cocktails ben trop sucrés avec une brochette de litchis en canne dans une place qu’on a jugée originale sur le site du Nightlife. On se fait des attentes; on s’imagine qu’il va nous faire un compliment sur la qualité du tissu de notre nouvelle robe achetée en ligne super chère US pis toute, qu’il va porter ce qui semble être ses plus beaux habits (un t-shirt blanc pis des skinny jeans pas trop skinny on en demande déjà pas trop), qu’il va nous poser des questions sur notre chien qui revient pas mal souvent sur nos réseaux à nous, qu’il va jamais vouloir que la soirée finisse, qu’il va caller un Uber Select pour vivre une ride dans n’importe quoi d’autre qu’une ostie de Toyota Corolla qui sent le butch, qu’il va nous reconduire jusqu’à notre porte pour être polie pis que finalement nos frenchs brûlants vont l’attirer jusque dans nos draps de style coton ouaté du Urban Outfitters. Rien de fou, mais juste la base du plaisir simple.

Mais la plupart du temps ce qui se passe c’est qu’il arrive 23 minutes en retard avec comme excuse que son coloc s’est embarré dehors, il justifie son accoutrement de cégépien en grève en nous énumérant les petits caprices de sa laveuse, il commande le cocktail à huit piasses, celui avec juste une sorte d’alcool pour pas faire trop cher, il attend que tu commandes de ton bord pour être sûr que d’emblée les factures vont être séparées, il boit son verre en regardant autour à mesure que ton parcours académique sort de ta bouche beurrées de Babylips (le rouge), il va au toilette un peu trop souvent sûrement pour checker si son coloc est correct, il te dit un compliment safe sur ton sourire pour que tu t’accroches à quelque chose, il commande pas de deuxième verre parce qu’il travaille demain, il t’embrasse la commissure de la babine pour toute te fucker pis tu le regardes sortir du bar avec ton envie de frencher pas comblée.

Pis on excuse toute ça ben vite. On lâche pas le morceau parce qu’on est habituée c’est la norme de la romance d’en ce moment. On serait prête à recommencer demain matin même si c’est trop souvent ordinaire. C’est toujours ben mieux que de checker Riverdale toute seule dans son lit à être fascinée par la ligne de eyeliner de toutes les filles du cast.

Mais j’suis tannée qu’on soit fine fine fine avec des gars qui sont trop habitués qu’on soit fine fine fine.
On est trop fine quand on se contente d’un thumbs up en guise de réponse à notre message texte rédigé à l’avance avec soin dans les notes de notre iPhone.
On est trop fine quand il arrive les mains vides chez nous pis qu’il renverse son verre de rouge sur notre sectionnel en tweed ben pâle cher payé en étant pas si pressé que ça de crisser du sel dessus à grandeur.
On est trop fine quand on a pris le temps de s’enlever tous les poils du corps pis que finalement on se fait choker à cause d’une grippe d’homme ou d’un cruel double bookage.
On est trop fine quand on fait l’amour pis qu’on attend notre tour en vain.
On est trop fine quand il oublie tout le temps que c’est pas parce qu’il a fini d’avoir du fun que notre vagin prend son congé lui i too.
On est trop fine quand il nous flush parce qu’il est «ben mêlé». Ça by the way les boys, c’est pas une vraie raison c’est juste une phrase réchauffée que ton autre boy t’as prêtée en cas d’urgence. Ou si c’est vraiment ça l’affaire, faut élaborer un minimum. Sinon ça compte pas.
Surtout, on est trop fine quand on se fait ghoster. Quand la meilleure solution pour éviter du drama d’après lui c’est de disparaître de notre téléphone et de la ville au grand complet. Quand son meilleur move c’est de faire comme si ça existait pu parce que c’est donc ben plus simple que de dire les vraies affaires face à face cœur à cœur téléphone à off le temps d’une jasette.
C’est ça le plus méchant.
Pas savoir ce qui se passe, pas savoir ce qu’il fait à la place de penser à la prochaine fois qu’il va te voir. Pas savoir s’il a juste oublié ton numéro ou juste oublié que t’existais. Pas savoir si c’est vraiment juste un bug d’update de IOS qui fait qu’il a pas répondu à ton dernier message. Pas savoir si c’est parce qu’il est juste mort (comme dans Sex and the City quand Miranda angoisse de pas avoir de nouvelle d’un dude pas pire pantoute pour une fois pis que quand elle se décide à l’appeler ben crinquée c’est sa mère qui répond pis qui lui annonce qu’il est littéralement dead).
Je comprends pas ce qui se passe dans la tête d’un gars quand il décide de ghoster une fille fine (ou une fille point parce que sérieux on est toute fine rendue là). Je prends les appels si jamais y’en a un tannant qui peut m’expliquer comme faut.
C’est-tu parce que moins il va donner de nouvelle, plus on va obséder pis plus il va se sentir comme le roi du monde d’avoir créé une dépendance douloureuse à ses minces attentions. Peut-être que c’est ça. Si j’ai mis le doigt dessus les gurlz on s’achète-tu une île dans le milieu du Pacifique pis on déménage dessus entre femmes pour se créer un monde sans fantôme avec juste des guerrières du cœur qui se disent les vraies affaires à mesure qu’on les vit.
Qui qui est in. Moi oui. Go.
On passe un dernier Noël dans notre famille pis on décalisse sur notre boutte de terre flottante pour se réparer la confiance en soi entre nous autres, pour se faire rappeler qu’on mérite une réponse à chaque message texte envoyé (et distribué, parce que quand ça écrit en vert là c’est ambigüe pis paniquant), pour se flatter dans le sens du poil ou du pas de poil selon le désir de chacune, pour se souvenir de qui on était avant d’avoir été trop fine, trop déçue, trop épuisée à jamais se faire comprendre comme il faut.
On se ferait bronzer mais on brûlerait jamais parce qu’à tour de rôle on se rappellerait qu’il faut se crémer. Avec de la Clarins, la chère, pour notre peau en or qui mérite juste du doux.
On mangerait des smoothies bowl pis on se complimenterait sincèrement sur nos skills de garniture. On apprendrait des voisines. On copierait leur technique sans jamais que la chicane pogne parce que l’important ça serait de nourrir notre beau grand corps comme on veut avec des saveurs qui nous veulent juste du gros bien.
On se tresserait les cheveux pis on pourrait se fourrer le nez dans la crinière de l’autre pour sentir ce que ça sent des couettes parfumées aux vacances et à la conscience tranquille. On se ferait des queues de poissons aussi des fois quand on feel funky.
On jaserait de tout ce qu’on n’a jamais pu dire parce qu’avant on perdait toute notre temps de brunch pis de soirées de filles à décortiquer des silences. On se parlerait des espèces de poissons qui nagent dans l’eau qui nous entoure, des sortes de grains de beauté qui nous apparaissent dessus à force d’être heureuse sous le soleil. On parlerait pu d’eux autres, on parlerait pu de nous à travers aux autres, on parlerait pu de notre beauté à travers leurs yeux pis de notre valeur à travers l’écran de leur téléphone.
On sourirait souvent. On aurait beaucoup de rides dans le coin des yeux pis on pourrait mesurer notre beauté avec ça pis rien d’autre. On aurait pu jamais le regard vide perdue dans nos pensées à se demander ce qu’il nous manque pour se faire aimer la pointe du cœur.
J’dis ça j’dis rien mais on serait ben.