Les Prèfs

Ce qui est beau

15/12/2013

«On est conne.»

Photo : Megan Leonard

Mon amie (ma presque seule amie) qui a un nom composé pas possible m’a appelé ce matin pour me dire qu’elle avait une date avec un gars du Saguenay qui s’est frayé un chemin pas pire pantoute dans la beauté de la ville. Genre que beaucoup de filles le connaissent, il fait bouger les groupies les mardis soirs qu’y fait moins milles dehors, il signe des boules pas refaites pis il sent le déo.
Toutes les filles aiment ça les gars qui sentent juste le déo si on faisait un sondage sérieux j’aurais raison.
Pis le gars y fait pas juste sentir le bâton de dessous d’bras il a des amis restaurateurs pis d’autres dans des bands qui vont à Tout le monde en parle. Au bout de fil à matin je lui ai dit «Jackpot Suzanne-Caroline».
Alors là en ce moment elle est assise sur le bout de sa chaise en bois massif foncé choisi par une décoratrice slut autodidacte pis elle explose des yeux à faire rire l’accent du gars.
Elle mouille des paumes à pas savoir quoi dire quand c’est un peu silence. Elle mâche pas assez parce qu’elle a peur de garder des cochonneries entre ses deux palettes. Elle trouve sa bière dégueulasse, Mylène-Véronique. Pis elle le fait rire, j’suis sûre parce que c’est tout le temps elle qui trouve les jokes les plus drôles de la planète avant moi pis moi je lui pique pis je prends les crédits humoristiques. Elle m’en veut pas je les raconte mieux c’est elle qui le dit.
L’imaginer au restaurant à angoisser un peu pour toute ça m’oblige à me rappeler de mes anciennes activités de bout de chaise, de bière chère dèg pis de mains toutes mouillées parce que j’ai peur de dire osti trop souvent. Osti que j’le dis trop souvent ce mot-là. Mais je l’aime faque fuck toute. Mais la fois que je me suis twisté le plusse le cœur durant un rendez-vous galant j’avais pas tant à avoir peur de dire osti tout le temps parce qu’y fallait que je me débrouille avec la langue anglophone celle qui me rend awkward à part quand j’suis saoule. Pour faire d’une histoire longue et langoureuse et meurtrière et anglophone et sexuelle une histoire courte et sexuelle le gars qui avait volé mon cœur en Californie y’a ben trop longtemps du temps que genre j’étais vierge avait acheté un billet d’avion pour Montréal dans le pire coup de tête de l’histoire des coups sur la tête. Je l’attendais au métro Mont-Royal y faisait au moins 30 en d’sour du zéro pis les cannes de Noël que j’ai à la place des jambes grelottaient autant que mes lèvres bleues cachées par du rouge à lèvres qui tache pas parce que you know je voulais frencher sans que ce soit malaisant.
Les traces de rouge autour de la bouche c’est assez gossant pour empêcher un gars de vouloir te frencher je le sais. Props au scientifique du monde des cosmétiques qui a inventé le maquillage qui tache pas la face des gars dans les moments de fougue buccale.
J’étais encore trop d’avance je suis tout le temps d’avance j’suis pas comme les filles qui arrivent pile poil juste assez de minutes en retard pour se faire désirer pis faire peur aux gars qui se disent dans leur tête «À vient-tu à vient-tu pas j’ai l’goût de fourrer encore plusse à attendre après elle de même à fait-tu par exprès».
Oui à fait par exprès le gros. Mais moi non, j’ai pas catché ça encore pass j’suis plus ou moins vite sul piton avec les boyz surtout pour des dates que je suis pas sûre genre avec le gars grand du band pas bon qui oubliait tout le temps mon nom. Non c’est pas André-Maude mon nom maudit tapon qui apprend pas les affaires importantes par cœur.
Y devait sûrement beaucoup sucker dans les oraux à l’école. Y’oubliait aussi souvent comment frencher comme du monde. Anyway.
J’étais d’avance je grelottais comme c’est vraiment pas permis dans vie pis mes collants me piquaient les jambes en bâtons de Mr. Freeze bleu. Ma fausse Canadienne de l’Armée du Salut qui sentait encore un peu le vieux pas si propre était pas assez chaude faque j’étais sur les pines pis je savais vraiment pas si c’était à cause de la température ou à cause de l’Américain qui s’en venait tranquillement me brûler le dedans ben comme faut.
Ce gars-là de ce que je me rappelais y’était capable de me chauffer le corps presqu’assez pour que je pogne en feu.
Ce soir-là je pense qu’il avait fait par exprès pour arriver en retard comme une conne qui veut se faire désirer alors dans ma tête je me suis vraiment dit mille fois «Y vient-tu y vient-tu pas j’ai l’goût de fourrer encore plusse à attendre après lui de même y fait-tu par exprès».
C’tait pas moi la fille c’tait lui.
De loin je le voyais très lentement comme pour que je veuille encore plusse faire l’amour avec il avait les mains dans ses poches et je pouvais voir ses tatous de poignets sortir de son manteau militaire sûrement acheté chez H&M dans le temps que personne connaissait ça pis qu’y’avait juste des magasins aux States. Ce dude-là avait des rabais chez American Apparel ben avant tout le monde parce qu’il avait toute avant tout le monde il buvait du café à 14 ans pis il ridait un chopper pas ben ben longtemps après c’est un don je pense. Je pense aussi que ça s’appelle de l’avant-garde mais sérieux ça fait pas des enfants forts quand ta qualité numéro un c’est l’avant-garde. Anyway encore. Il avançait tellement lentement que j’ai eu le temps de me demander comment ça il était là pis comment ça moi j’étais là pis comment ça se faisait que du haut de mes 17 ans il avait voulu me frencher pis m’ajouter à sa liste de filles de Vie dans le temps. J’avais pas de totons (juste des mamelons awkwards) pis j’avais pas de confiance en dedans de moi, j’avais un sticker Billabong de collé sur ma Accent Sport pis je voulais aller étudier le ballet jazz au Cégep de St-Laurent. Six ans après j’espérais qu’il s’en rappelle pu pantoute. Des fois j’aimerais ça avoir la machine qui ressemble à un dildo dans Men in black pour faire oublier les affaires dangereuses. Genre l’affaire du ballet jazz surtout. Il était de plus en plus proche j’avais le nez qui coulait un peu mais pas trop mais c’était sûr que si on s’embrassait le moindrement dehors j’allais lui beurrer la face avec mon liquide hivernal. En sortant sa main de sa poche je voyais ses nouveaux tatous de doigts genre des lettres pas lisibles qui veulent dire qu’il aime sa famille sûrement pis ma face s’est vite collée à sa face pour poliment lui dire bienvenue au pôle nord en lui embrassant les joues rudes de gars qui est né avec une barbe.
On parlait pas beaucoup parce que mon anglais était rouillé pis lui il parle tout le temps avec ses yeux de ben trop beau faque moi ça m’enlève toutes les mots de la gorge pis c’est un cercle vicieux qui nous garde prisonnier dans un silence pas confo mais très sexu.
En entrant dans le bar y’avait quelque chose d’urgent dans mon corps je cherchais des yeux des gens que je connaissais comme pour leur montrer mon trophée de gars exotique j’étais contente parce que mon ex qui chante des affaires fuuuuuucking tristes mais de façon différente était dans l’entrée pis on le sait toutes han les gurlz que c’est la plus grande victoire de fille au monde de croiser son ex avec une pancarte dans le cou qui dit «gnan gnan gnan gnan gnan».
On est conne.
Des fois on oublie presque que la vraie vie c’est vraiment pas les bières trop pétillantes pis les histoires qu’on raconte avec mille mensonges dedans. Genre quand moi je raconte tout le temps la fois que j’ai volé les bobettes de Sean Paul backstage au festival de Montgolfières en 2003 ben c’est pas ça la vraie vie (sorry dude c’pas vrai j’ai juste vu ses bobettes quand y s’est penché en checkant dans craque du rideau cheap de la scène faite en carton). Des fois on oublie que c’est nos défauts qui sont beaux, que c’est quand on est vulnérable que c’est beau, que c’est quand on se trompe pis qu’on sait pas trop. C’est ça qui est beau. On oublie que c’est notre face qui se déforme dangereusement quand on rit beaucoup qui est beau, que c’est notre rouge à lèvres qui dépasse un p’tit peu qui est beau, que c’est nos cheveux avec des nœuds dedans qui sont beaux, que c’est nos anecdotes de rides d’autobus qui sont drôles, que c’est l’histoire de la fois qu’on a vomi sur notre premier chum qui est drôle, que c’est la fois qu’on s’est pèté les deux palettes d’en avant en allant voir notre cousin jouer au hockey qui le fait rire, le gars trophée. On oublie tout le temps que c’est des affaires de même qui nous transforment en vrai mythe sain qui va durer longtemps. Qui va le faire rêver pis se retourner dans son lit quand on n’est pas là. C’est notre vernis à ongle vert dégueulasse, c’est notre joke plate des deux grains de sable dans le désert, c’est notre mauvaise habitude à dire osti quand on a rien à dire justement, c’est les mailles dans nos collants cheap du Ardène, c’est nos genoux bleus, notre grain de beauté dans l’aine, les photos de notre chien sourd, les poèmes qu’on écrivait en secondaire deux sur Wilfred Lebouthillier, notre (petite) collection de films avec Freddy Prince Jr., nos collages raboteux d’exposés oraux sur Coco Chanel caché dans le garde-robe chez les parents. C’est toute ça. C’est vraiment pas le outfit qu’on a choisi de porter après avoir consulté une blogueuse mode qui essaye toujours de nous convaincre que des bas dans tes talons hauts c’est tendance pis que des smoothies pas buvables c’est un bon déjeuner, c’est vraiment pas notre ombré de cheveux faite par une coiffeuse avec des tatous pis un mohawk, c’est vraiment pas notre manucure du Bar à Ongles sur St-Lau, c’est vraiment pas notre talent pour rédiger des beaux status facebook, c’est vraiment pas nos amis web, c’est vraiment pas notre ex célèbre, c’est vraiment pas notre rire poli pis trop prudent, c’est vraiment pas notre bon goût pour les vins dégueulasses anyway, c’est vraiment pas le métier de notre père, c’est vraiment pas la déco vintage de notre appartement.
On est conne faudrait se réveiller pis se checker comme faut.
Ce soir-là je me checkais pas pantoute j’ai fini par fourrer les yeux fermés pis à pas avoir faim pour déjeuner, j’ai fini par lui dire bye en pleurant pas pis en écrivant sur facebook que la vie c’t’une bitch. Le dude à cette heure-ci y’écoute sûrement les mensonges d’une autre fille qui avale sa bière tout croche parce qu’elle était trop gênée de commander un Seven up grenadine.
Pis moi à cette heure-ci je le dessine dans mon journal intime avec un crayon feutre qu’y’a pu ben ben d’encre dedans. Anyway je sais même pas dessiner j’suis mêlée.
J’aurais dû me checker osti.